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Aveuglements

Véronique BARET

     Je cours à longues foulées sportives. Mes pieds se posent comme un souffle, effleurant le sol. La lumière étincelle et attise les couleurs. Mon œil s’accroche tour à tour au vert profond de la mer, à la blancheur immaculée du sable, au rose nacré des rochers. Mes muscles se fortifient à l’effort. L’air vif me tonifie. J’existe intensément ! Porté par l’ivresse de la course, je pourrais continuer ainsi durant l’éternité. Je franchis sans peine les petites dunes de sable. J’aperçois au dernier moment une moto cachée dans un creux. Je prends mon élan pour sauter l’obstacle et…

     Je me réveille dans le noir, haletant et en sueur. Mes démons me hantent chaque nuit. Pas besoin d’être psy pour deviner la signification de ce rêve récurrent ! Les longues foulées de mon cauchemar me ramènent aux trois enjambées désormais permises. Et, si je rêve de lumière, c’est que je n’ai pas vu celle du jour depuis des semaines, peut-être des mois. Quant à la moto, elle m’évoque sans conteste Lou. Lou…

     À vingt-deux ans, je m’enfermai dans cette cave : vingt mètres carrés, pas de fenêtre, une odeur tenace de renfermé et une lourde porte de bois munie d’une solide serrure. Maman en garda la clé : « Comme ça, tu ne seras pas tenté de sortir sur un coup de tête ! » Elle avait raison, comme toujours. Située sous l’immeuble, inhospitalière, la cave était délabrée, humide, sale. Personne n’y venait jamais. Les premiers jours, je restai tétanisé, dans le noir complet, un marteau-piqueur rythmant mon cœur et la peur me cisaillant le ventre : peur de voir les flics débarquer, peur d’un rôdeur cherchant un refuge, peur des rats… Je n’osai faire le moindre bruit, ni gratter la moindre allumette. Et pourtant, tout y était obscur, sinistre, redoutable. Forçant mes yeux à scruter les ténèbres profondes, je distinguai alors une vague épaisseur opaque parcourue d’arcs blancs évanescents. Cet aveuglement me terrifia ! Et ce silence ! La plus reculée des campagnes résonne de bruits : pépiement des oiseaux, bruissement des arbres… Mais, dans cette oubliette calfeutrée, rien ! Je m’imaginai alors être l’unique survivant d’une catastrophe nucléaire planétaire. Je finirais affamé, dans une solitude effroyable, pris au piège comme un rat. Un jour, ma phobie des ténèbres m’oppressa tant que ma raison chancela et je hurlai, tel un possédé.

     La nuit guide depuis toujours mon existence. Je naquis une nuit de décembre, glaciale et sans lune. Un conducteur ivre heurta mon père de plein fouet un fatal soir d’avril. J’avais à peine dix ans et me retrouvai seul avec Maman. Ce drame nous lia à jamais. « Tu es ce que j’ai de plus cher au monde, jamais je ne supporterais qu’il t’arrive quelque chose ! », me répétait-elle souvent. À l’adolescence, j’achetai des revues spécialisées et m’initiai à la sexualité en secret, sous mes draps. Pour financer mes études à la fac, je fus serveur dans une pizzeria en nocturne. « Ça ne me plaît pas que tu prennes cet emploi, je préférerais un autre travail, plus correct ! » avait-elle estimé. Cette fois encore, elle n’avait pas tort...

     Lou, je l’avais déjà remarquée à la fac : grande, brune, des piercings partout et nippée de surplus américains. Un peu punk. Elle m’attirait. Mais aucune chance avec ma raie sur le côté et mes polos au pli impeccable ! Elle mangeait souvent à la pizzeria, tard le soir, avec deux ou trois copains, cuirs et tatouages garantis. Le patron grommelait qu’il voulait les voir décamper au plus vite, mais je m’arrangeais toujours pour les servir, liant ainsi connaissance, peu à peu. À la fac, je m’asseyais près d’elle, lui filais mes notes.

     C’était une autre vie ! Aujourd’hui, je végète dans le noir. Jour, nuit ? À force de côtoyer l’obscurité, je perdis peu à peu la notion des rythmes circadiens. Au début, j’en tenais le compte. Puis ma montre s’arrêta. Et c’est très bien ainsi, je préfère ignorer que ma vie s’écoule ! Le temps reste suspendu. Sommeil ? Je dors. Faim ? Je mange. Mes jours et mes nuits se ressemblent à l’infini. Les premiers temps, je cherchais fébrilement dans les journaux l’annonce du meurtre. Mais rien ! Peu à peu, les événements relatés dans la presse se vidèrent de leur sens. Aujourd’hui, ils pourraient aussi bien concerner Uranus ! Seules, pour moi maintenant, comptent les visites fréquentes de Maman et les longues heures passées ensemble. Comme autrefois. Je rêvasse beaucoup aussi, revivant les journées partagées avec Lou, ces parcelles de bonheur enfuies.

     Un après-midi pluvieux, je l’avais invitée à la maison pour finir un travail. Elle était arrivée sur une grosse Harley flambant neuve. Maman n’avait pas apprécié. Elle ne l’aimait pas, lui trouvait mauvais genre et craignait qu’elle ne me contaminât. C’était la première fois qu’on se disputait.
     - Cette fille ne t’attirera que des ennuis, je ne veux plus que tu la voies !
     - Mais, Maman, c’est juste pour la fac, nous sommes binômes !
     - Et c’est quoi, ces vêtements ? Elle les a récupérés dans une décharge ? Et ces boucles d’oreilles partout ? Je n’en veux plus chez moi !

     Alors, Lou et moi nous rencontrions à la pizzeria ou sur la plage. Elle me murmurait qu’elle aimait ma présence, que j’étais doux et gentil, que je la reposais. On vivait ainsi quelques heures merveilleuses puis elle me quittait pour rejoindre sa bande et je la perdais jusqu’au prochain cours à la fac.

     Au début de ma réclusion, je souffris d’inaction et devins nostalgique. Mon esprit désœuvré divaguait, m’égarait le long de la courbe délicate de son cou, me perdait dans ses cheveux au parfum de cannelle... Alors, je me mis à lire. Des polars. Par curiosité, puisque je me rangeais maintenant dans le clan des criminels. Mais, au bout de quelques dizaines, lassé par les intrigues fades, j’abandonnai les polars pour m’intéresser aux flics. Certains avaient écrit des bouquins sur la délinquance, les gangs de jeunes... Parfois, il y avait leur photo. Ils avaient rarement la tête de l’emploi ! En ce moment, je lis un essai sur l’évolution du banditisme dans l’automobile. Plutôt captivant. Pas de photo, dommage ! Le flic raconte une anecdote assez semblable à ma mésaventure, sauf que ce flic-là n’est pas mort ! Le voyou n’a jamais été retrouvé. Moi non plus, et j’en suis plutôt fier !

     C’était un soir frisquet de novembre. La nuit, toujours la nuit ! J’avais rendez-vous avec Lou sur le parking de la plage, désert à cette heure. Elle était arrivée en retard, poussant sa moto en panne. « C’est les bougies ! Il faudrait les nettoyer. Mais je n’arrive pas à les enlever ! » m’avait-elle expliqué. Elle était crevée. Dans la sacoche, sous la selle, je trouvai un jeu de clés. Je m’escrimai sur les bougies. Sans succès. Alors, je farfouillai à la recherche d’un outil plus adapté. Le flic arriva à ce moment-là. Surgi de nulle part. « Simple contrôle », dit-il. Mais Lou n’avait pas les papiers de la moto : « C’est à un copain, il me l’a prêtée pour la soirée ». Le flic demanda par radio une vérification de la plaque. « C’est une moto volée, je vais devoir t’embarquer », lui annonça-t-il avec un sourire mauvais. Sans ménagements, il l’attrapa par le bras et l’entraîna avec lui. Il lui tordait le poignet ! Il posait ses sales pattes sur elle et lui faisait mal ! Non mais, de quel droit ? Je courus derrière le flic, lui sautai sur le dos et le frappai à l’arrière du crâne. Il s’écroula, d’abord à genoux, puis sur le ventre. Je le retournai. Tout chez lui était long : le visage, le nez, même les cheveux qui lui tombaient dans le cou. Ses yeux aussi s’inclinaient sur les côtés. Jamais vu un visage pareil ! Mais j’étais sûr d’une chose : ce flic au visage de courge était mort... Hébété, je fixai la lourde pince, poisseuse de sang que je tenais encore à la main. Ensuite, mes souvenirs deviennent confus. Lou me ramena chez Maman, lui expliqua le pétrin dans lequel j’étais. Merveilleuse Maman ! Elle n’eut pas un mot de reproche et pensa tout de suite à me cacher dans la cave, provisoirement, en attendant que l’affaire se tasse. J’y suis toujours…

     Hier, Maman m’a offert un nouveau livre. Tiens, le même auteur que l’essai sur le banditisme automobile, peut-être y aura-t-il sa photo ? Mais oui ! Oh, ces yeux, ce nez, ce visage allongé, je le reconnais ! Mais oui, c’est bien lui ! Mais alors, ce flic n’est pas mort ? Qu’est-ce que je fais dans cette cave ? Il y a erreur, je ne suis pas un meurtrier ! Je veux sortir ! Je me jette de tout mon poids sur la lourde porte de bois. Une fois, deux fois… dix fois ! Solide, la serrure résiste à mes assauts. La douleur dans l’épaule décuple ma rage. Sur une ultime charge, les gonds se déboîtent. Tel un bolide, je me précipite dans le sous-sol, noir. Je bondis au rez-de-chaussée, sombre. D’une ample poussée rageuse, je déboule dans la rue.

     Et je me fige… aveuglé. Mes yeux refusent ce feu. Et cette cacophonie ! Et cette meute ! Lentement, je redescends dans ma cave. Retrouve le réconfort de la nuit. M’assieds sur le lit. Et attends Maman.


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