Je
cours à longues foulées sportives. Mes pieds se posent
comme un souffle, effleurant le sol. La lumière étincelle
et attise les couleurs. Mon œil s’accroche tour à tour
au vert profond de la mer, à la blancheur immaculée du
sable, au rose nacré des rochers. Mes muscles se fortifient à l’effort.
L’air vif me tonifie. J’existe intensément ! Porté par
l’ivresse de la course, je pourrais continuer ainsi durant l’éternité.
Je franchis sans peine les petites dunes de sable. J’aperçois
au dernier moment une moto cachée dans un creux. Je prends mon élan
pour sauter l’obstacle et…
Je me réveille dans le noir, haletant et en sueur. Mes démons
me hantent chaque nuit. Pas besoin d’être psy pour deviner
la signification de ce rêve récurrent ! Les longues foulées
de mon cauchemar me ramènent aux trois enjambées désormais
permises. Et, si je rêve de lumière, c’est que je
n’ai pas vu celle du jour depuis des semaines, peut-être
des mois. Quant à la moto, elle m’évoque sans conteste
Lou. Lou…
À
vingt-deux ans, je m’enfermai dans cette cave : vingt mètres
carrés, pas de fenêtre, une odeur tenace de renfermé et
une lourde porte de bois munie d’une solide serrure. Maman en garda
la clé : « Comme ça, tu ne seras pas tenté de
sortir sur un coup de tête ! » Elle avait raison, comme toujours.
Située sous l’immeuble, inhospitalière, la cave était
délabrée, humide, sale. Personne n’y venait jamais.
Les premiers jours, je restai tétanisé, dans le noir complet,
un marteau-piqueur rythmant mon cœur et la peur me cisaillant le
ventre : peur de voir les flics débarquer, peur d’un rôdeur
cherchant un refuge, peur des rats… Je n’osai faire le moindre
bruit, ni gratter la moindre allumette. Et pourtant, tout y était
obscur, sinistre, redoutable. Forçant mes yeux à scruter
les ténèbres profondes, je distinguai alors une vague épaisseur
opaque parcourue d’arcs blancs évanescents. Cet aveuglement
me terrifia ! Et ce silence ! La plus reculée des campagnes résonne
de bruits : pépiement des oiseaux, bruissement des arbres… Mais,
dans cette oubliette calfeutrée, rien ! Je m’imaginai alors être
l’unique survivant d’une catastrophe nucléaire planétaire.
Je finirais affamé, dans une solitude effroyable, pris au piège
comme un rat. Un jour, ma phobie des ténèbres m’oppressa
tant que ma raison chancela et je hurlai, tel un possédé.
La nuit guide depuis toujours mon existence. Je naquis une nuit de décembre,
glaciale et sans lune. Un conducteur ivre heurta mon père de plein
fouet un fatal soir d’avril. J’avais à peine dix ans
et me retrouvai seul avec Maman. Ce drame nous lia à jamais. « Tu
es ce que j’ai de plus cher au monde, jamais je ne supporterais
qu’il t’arrive quelque chose ! », me répétait-elle
souvent. À l’adolescence, j’achetai des revues spécialisées
et m’initiai à la sexualité en secret, sous mes draps.
Pour financer mes études à la fac, je fus serveur dans
une pizzeria en nocturne. « Ça ne me plaît pas que
tu prennes cet emploi, je préférerais un autre travail,
plus correct ! » avait-elle estimé. Cette fois encore, elle
n’avait pas tort...
Lou, je l’avais déjà remarquée à la
fac : grande, brune, des piercings partout et nippée de surplus
américains. Un peu punk. Elle m’attirait. Mais aucune chance
avec ma raie sur le côté et mes polos au pli impeccable
! Elle mangeait souvent à la pizzeria, tard le soir, avec deux
ou trois copains, cuirs et tatouages garantis. Le patron grommelait qu’il
voulait les voir décamper au plus vite, mais je m’arrangeais
toujours pour les servir, liant ainsi connaissance, peu à peu. À la
fac, je m’asseyais près d’elle, lui filais mes
notes.
C’était une autre vie ! Aujourd’hui, je végète
dans le noir. Jour, nuit ? À force de côtoyer l’obscurité,
je perdis peu à peu la notion des rythmes circadiens. Au début,
j’en tenais le compte. Puis ma montre s’arrêta. Et
c’est très bien ainsi, je préfère ignorer
que ma vie s’écoule ! Le temps reste suspendu. Sommeil ?
Je dors. Faim ? Je mange. Mes jours et mes nuits se ressemblent à l’infini.
Les premiers temps, je cherchais fébrilement dans les journaux
l’annonce du meurtre. Mais rien ! Peu à peu, les événements
relatés dans la presse se vidèrent de leur sens. Aujourd’hui,
ils pourraient aussi bien concerner Uranus ! Seules, pour moi maintenant,
comptent les visites fréquentes de Maman et les longues heures
passées ensemble. Comme autrefois. Je rêvasse beaucoup aussi,
revivant les journées partagées avec Lou, ces parcelles
de bonheur enfuies.
Un après-midi pluvieux, je l’avais invitée à la
maison pour finir un travail. Elle était arrivée sur une
grosse Harley flambant neuve. Maman n’avait pas apprécié.
Elle ne l’aimait pas, lui trouvait mauvais genre et craignait qu’elle
ne me contaminât. C’était la première fois
qu’on se disputait.
- Cette fille ne t’attirera que des
ennuis, je ne veux plus que tu la voies !
- Mais, Maman, c’est juste pour la
fac, nous sommes binômes
!
- Et c’est quoi, ces vêtements
? Elle les a récupérés
dans une décharge ? Et ces boucles d’oreilles partout ?
Je n’en veux plus chez moi !
Alors, Lou et moi nous rencontrions à la pizzeria ou sur la plage. Elle
me murmurait qu’elle aimait ma présence, que j’étais
doux et gentil, que je la reposais. On vivait ainsi quelques heures merveilleuses
puis elle me quittait pour rejoindre sa bande et je la perdais jusqu’au
prochain cours à la fac.
Au début de ma réclusion, je souffris d’inaction et devins
nostalgique. Mon esprit désœuvré divaguait, m’égarait
le long de la courbe délicate de son cou, me perdait dans ses cheveux
au parfum de cannelle... Alors, je me mis à lire. Des polars. Par curiosité,
puisque je me rangeais maintenant dans le clan des criminels. Mais, au bout
de quelques dizaines, lassé par les intrigues fades, j’abandonnai
les polars pour m’intéresser aux flics. Certains avaient écrit
des bouquins sur la délinquance, les gangs de jeunes... Parfois, il
y avait leur photo. Ils avaient rarement la tête de l’emploi !
En ce moment, je lis un essai sur l’évolution du banditisme dans
l’automobile. Plutôt captivant. Pas de photo, dommage ! Le flic
raconte une anecdote assez semblable à ma mésaventure, sauf que
ce flic-là n’est pas mort ! Le voyou n’a jamais été retrouvé.
Moi non plus, et j’en suis plutôt fier !
C’était un soir frisquet de novembre. La nuit, toujours la nuit
! J’avais rendez-vous avec Lou sur le parking de la plage, désert à cette
heure. Elle était arrivée en retard, poussant sa moto en panne. « C’est
les bougies ! Il faudrait les nettoyer. Mais je n’arrive pas à les
enlever ! » m’avait-elle expliqué. Elle était crevée.
Dans la sacoche, sous la selle, je trouvai un jeu de clés. Je m’escrimai
sur les bougies. Sans succès. Alors, je farfouillai à la recherche
d’un outil plus adapté. Le flic arriva à ce moment-là.
Surgi de nulle part. « Simple contrôle », dit-il. Mais Lou
n’avait pas les papiers de la moto : « C’est à un
copain, il me l’a prêtée pour la soirée ».
Le flic demanda par radio une vérification de la plaque. « C’est
une moto volée, je vais devoir t’embarquer », lui annonça-t-il
avec un sourire mauvais. Sans ménagements, il l’attrapa par le
bras et l’entraîna avec lui. Il lui tordait le poignet ! Il posait
ses sales pattes sur elle et lui faisait mal ! Non mais, de quel droit ? Je
courus derrière le flic, lui sautai sur le dos et le frappai à l’arrière
du crâne. Il s’écroula, d’abord à genoux, puis
sur le ventre. Je le retournai. Tout chez lui était long : le visage,
le nez, même les cheveux qui lui tombaient dans le cou. Ses yeux aussi
s’inclinaient sur les côtés. Jamais vu un visage pareil
! Mais j’étais sûr d’une chose : ce flic au visage
de courge était mort... Hébété, je fixai la lourde
pince, poisseuse de sang que je tenais encore à la main. Ensuite, mes
souvenirs deviennent confus. Lou me ramena chez Maman, lui expliqua le pétrin
dans lequel j’étais. Merveilleuse Maman ! Elle n’eut pas
un mot de reproche et pensa tout de suite à me cacher dans la cave,
provisoirement, en attendant que l’affaire se tasse. J’y suis
toujours…
Hier, Maman m’a offert un nouveau livre. Tiens, le même auteur
que l’essai sur le banditisme automobile, peut-être y aura-t-il
sa photo ? Mais oui ! Oh, ces yeux, ce nez, ce visage allongé, je le
reconnais ! Mais oui, c’est bien lui ! Mais alors, ce flic n’est
pas mort ? Qu’est-ce que je fais dans cette cave ? Il y a erreur, je
ne suis pas un meurtrier ! Je veux sortir ! Je me jette de tout mon poids sur
la lourde porte de bois. Une fois, deux fois… dix fois ! Solide, la serrure
résiste à mes assauts. La douleur dans l’épaule
décuple ma rage. Sur une ultime charge, les gonds se déboîtent.
Tel un bolide, je me précipite dans le sous-sol, noir. Je bondis au
rez-de-chaussée, sombre. D’une ample poussée rageuse, je
déboule dans la rue.
Et je me fige… aveuglé. Mes yeux refusent ce feu. Et cette cacophonie
! Et cette meute ! Lentement, je redescends dans ma cave. Retrouve le réconfort
de la nuit. M’assieds sur le lit. Et attends Maman.
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