Pfft !
de Michel LAUWERS
Il était neuf heures trente. Le train venait de quitter la gare de Waterloo.
À travers la vitre, Jean Aliburton laissa son regard errer sur les toits
des villas qui défilaient au loin entre les branches des chablis bordant
la voie. Il était content : il y avait peu de monde à bord, il
avait pu choisir une place près de la fenêtre. C'était peut-être
son jour de chance.
" Bonjour, m'sieurs, dames ! Billets s'il vous plaît ! "
La voix de stentor du contrôleur vint briser sa rêverie. Soudain
stressé, Aliburton mit la main dans sa poche revolver.
" Crénom ! pesta-t-il. Où ai-je encore fourré ce ticket
! "
Le visage rouge, les traits épais, de grosses moustaches noires en bataille,
le contrôleur se rapprochait d'une démarche lourde. Il semblait
que tous les autres occupants du compartiment eussent trouvé leur billet
sans difficulté.
" Monsieur, titre de transport, s'il vous plaît ? "
Il était déjà là, à tendre son bras vers
lui comme un mendiant.
" Une minute, monsieur, il faut que je mette la main dessus, répondit
Aliburton en continuant de fouiller dans les différentes poches de son
veston.
- Une minute ? Si je devais y passer une minute par passager, je n'aurais jamais
terminé.
- Ça vous ferait au moins du travail. Tandis que là
"
La réplique ne plut guère au contrôleur qui fronça
les sourcils.
" Et alors, ce billet ? "
Aliburton se sentit gagné lui aussi par une irritation qu'il pensait
légitime.
" Et alors, et alors
Vous l'aurez, mon billet ! Il suffit d'attendre
un peu
Connaissez-vous la vertu de la patience ? "
L'employé des chemins de fer allait répondre vertement, mais le
train choisit ce moment précis pour ralentir.
" Et voilà ! dit le contrôleur en laissant son bras gauche
tomber contre son flanc. On est déjà à Waterloo et monsieur
ne m'a pas encore montré son billet ! "
Jean Aliburton voulut aussitôt le reprendre :
" À Rhode-Saint-Genèse ! "
L'autre le regarda sans comprendre.
" Vous avez dit Waterloo
reprit Aliburton.
- Eh bien, oui, j'ai dit ce que j'ai dit !
- Or nous sommes à Rhode
- À Rhode ?
- Pas à Waterloo. "
Haussement d'épaules du contrôleur.
" Voyez vous-même, dit-il : c'est écrit sur le panneau qui
est devant vous
- Le panneau ? Quel panneau ? "
Son interlocuteur fit un geste vers le milieu de la fenêtre. Aliburton
jeta un regard à sa suite.
" Ah, tiens, en effet, je lis bien : Waterloo. Mais qu'est-ce que ça
veut dire ?
- Que nous sommes à Waterloo.
- Mais nous venons de le quitter, Waterloo !
- Pardi, c'est évident, évidemment
À Rhode, on écrit
Waterloo pour tromper le peuple
- Je
Je ne sais pas. Avouez que c'est tout de même bizarre. Je suis
monté à Waterloo
C'est indiqué sur mon billet
- Quel billet ?
- Ah ? Oui, évidemment, c'est embêtant, je ne le trouve plus
- Vous voyez bien !
- Mais non, pas du tout ! Je ne vois pas bien. Nous devrions être arrivés
à Rhode et pas à Waterloo. À moins que
C'est peut-être
une blague ? C'est pour une émission de télévision, je
suppose ? Comment ça s'appelait, déjà ? La Caméra
cachée ! C'est ça, dites ? "
Jean Aliburton esquissa un sourire, mais ne rencontra que froideur en retour.
" Je suis contrôleur de la SNCB, monsieur, et vous êtes un
passager. Un simple passager qui, apparemment, n'a pas même daigné
payer sa place. C'est tout ce que je sais
- Mais vous n'en savez rien, justement ! protesta Aliburton. J'ai payé
ma place jusqu'à Bruxelles Central !
- Et à quelle gare avez-vous embarqué ?
- À Waterloo ! Je viens de vous le dire ?
- Mais nous y sommes, à Waterloo, et vous y étiez déjà
avant, dans ce train, Monsieur !
- Pas du tout ! C'est une histoire de fous !
- De fou, oui, peut-être. En attendant, j'aimerais bien voir votre billet
! "
À cet instant, Aliburton qui en un geste d'énervement venait de
se passer la main sur le bas de la jambe, sentit quelque chose à hauteur
de sa cheville.
" Tenez, le voici, mon billet ! Il était dans ma chaussette droite.
Je me demande d'ailleurs ce qu'il faisait là. Il sera tombé tout
à l'heure, sans doute
- Eh bien, voilà ! Vous voyez que tout s'arrange !
- Quand on y met de la bonne volonté
- Voyons ce billet. Ah, mais non ! Ça ne va pas ! Ça ne va pas
du tout !
- Quoi ? Qu'y a-t-il ? Mon billet n'est pas valable ? "
Le contrôleur prit soudain une voix grave.
" Ce n'est, en tout cas, pas le vôtre, monsieur.
- Comment ? Et pourquoi donc ?
- Parce que ce billet a été délivré en gare de Waterloo.
- Mais c'est ce que je me tue à vous dire ! "
Jean Aliburton paraissait à présent excédé.
" Peut-être, convint le contrôleur, mais vous n'êtes
pas monté à Waterloo.
- Bien sûr que si !
- Alors vous ne seriez pas dans ce train ! Enfin, vous seriez monté ici
!
- Mais je suis monté ici !
- Ici et maintenant !
- Vous n'allez pas faire une histoire pour une affaire de secondes !
- On est en seconde et ce billet est prévu pour la seconde
- Non, je veux dire que " maintenant " est une notion très
relative. On est maintenant et je vous donne mon billet. Vous me le poinçonnez
maintenant, vous me le rendez et on n'en parle plus. Ça vous va ? "
Aliburton appuya sa suggestion d'un clin d'il qu'il pensa complice, mais
ce fut peine perdue.
" Ah mais non ! dit l'autre. Il nous reste un problème : ce billet
ne peut pas être le vôtre. Vous l'aurez sans doute trouvé
par terre
- Jamais de la vie ! Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer une chose pareille
! J'ai payé ce billet !
- C'est ce que vous voulez me faire accroire. Mais je ne suis pas né
de la veille, moi, monsieur. "
Une secousse ébranla le wagon tout entier. Le contrôleur se retint
à la paroi du compartiment. Le train s'était remis en marche.
" Ah, nous repartons ! Enfin ! On va voir quelle sera la prochaine gare
! dit Aliburton en se frottant les mains.
- Si vous voulez le savoir, ce sera Waterloo.
- Qu'est-ce que vous dites ?
- La prochaine gare, ce sera Waterloo.
- Vous vous fichez de moi ? "
Il manqua s'étrangler.
" C'est une manie ! fit le contrôleur.
- On vient de quitter Waterloo. Enfin, non, Rhode
Je veux dire : Rhode
maquillé en Waterloo
- C'est ça, et où allons-nous arriver, selon vous, monsieur ?
- La prochaine gare, ce sera Holleken !
- Holleken maquillé en Rhode, je suppose ? Et moi, je vous dis que ce
sera Waterloo.
- Mais enfin, c'est insensé ! "
S'échauffant de plus en plus, Jean Aliburton regarda tout autour de lui,
dans l'espoir d'identifier un passager compatissant, auprès duquel il
put trouver de l'aide. Juste en face de lui, un homme d'une quarantaine d'années,
sanglé dans un complet veston clair à rayures noires, semblait
incarner la sagesse même. Mais au moment où il allait lui adresser
la parole, Ie train arriva en gare de Waterloo.
" Qu'est-ce que je vous disais ? s'enquit le contrôleur, triomphant.
- C'est du délire ! Un complot ! s'écria Jean Aliburton en écarquillant
les yeux devant la vitre.
- Alors, ce billet ?
- Oui, eh bien quoi ? Vous allez me répéter que je n'ai pas pu
l'acheter à Waterloo ! Que voulez-vous que je réponde à
ça ? C'est ahurissant ! Je vous préviens : je refuse de payer
deux fois, et pour me retrouver à mon point de départ ! C'est
un monde ! N'est-ce pas, monsieur ? Dites quelque chose ! "
Abruptement, il avait interpellé l'homme au veston à rayures.
" Je
Je ne sais pas, se défendit celui-ci. Je ne suis pas
d'ici.
- Mais vous êtes bien de quelque part ?
- Oui, d'ailleurs.
- Ailleurs ? Et c'est loin ?
- Un peu
- Et où allez-vous ?
- À Waterloo.
- Eh bien nous y sommes !
- Ah bon, vous croyez ? "
Le contrôleur jugea utile d'intervenir.
" Ne l'écoutez pas, monsieur. Nous y allons, à Waterloo.
C'est le prochain arrêt. "
Aliburton s'empourpra, tempêta, râla.
" Quoi ? beugla-t-il en se tenant la gorge.
- Et arrêtez de crier, s'il vous plaît. On ne s'entend plus
Votre billet ?
- Je vous l'ai déjà donné !
- Ah oui ! Ce billet-là
Je préférerais que vous m'en
achetiez un autre.
- Jamais de la vie !
- C'est votre dernier mot ?
- Absolument ! "
Jean Aliburton s'était levé en criant. À présent,
les deux hommes se faisaient face.
" Bon, reprit le contrôleur, puisque c'est comme ça, il n'y
aura plus de train ! "
Aussitôt, les parois autour d'eux disparurent, les banquettes aussi. Ils
se retrouvèrent toujours debout, mais sur un chemin de terre en rase
campagne. Le passager au complet à rayures se tenait seul auprès
d'eux, l'air gêné.
" Mais ? Que se passe-t-il ? hurla Aliburton. Où sommes-nous ? Où
est le train ?
- Pfft ! fit le contrôleur en mimant un gamin d'humeur taquine. Disparu.
Plus de train. Terminé !
- C'est de la sorcellerie !
- Pas de billet en règle, pas de train ! "
Saisi d'une brusque inspiration, Jean Aliburton glapit :
" Pas de train, pas de contrôleur ! "
Et aussitôt le contrôleur disparut.
" Oui, dit le monsieur au complet à rayures, mais pfft ! Pas de
passagers non plus ! "
Et le monsieur ainsi que Jean Aliburton disparurent à leur tour.
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