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Adèle PUIG lors de la remise des prix

Jouet maléfique

de Adèle PUIG

Gaspard était éveillé. Il restait immobile dans son lit, à l’écoute. Il ne détecta aucun bruit suspect. Seuls les ronflements de sa soeur, Sophia, et le tic-tac machinal du vieux réveil installé sur la table de nuit rythmaient le silence. Il ne savait pas s’il était le seul éveillé dans la maison.

Il alla à la fenêtre et tira légèrement le rideau. Dehors il neigeait à gros flocons et le bonhomme de neige qu’il avait érigé la veille semblait sourire... Soudain il se rappela. Comment avait-il pu oublier ? C'était Noël ! Et les cadeaux l’attendaient, impatiemment !

Il ne prit pas la peine de réveiller sa soeur et il courut jusqu’au grand salon.

Là, sous le gigantesque sapin étincelant de mille feux, se trouvaient les cadeaux. Il regarda rapidement les prénoms inscrits sur chaque étiquette. Il crut bien qu’on l’avait oublié. Il dénicha, sous une des imposantes boîtes destinées à sa soeur, un paquet, emballé dans un papier vert et enroulé d’un superbe ruban doré. Il défit avec hâte l’emballage. Dedans se trouvait une sublime locomotive à l’ancienne, en bois, taillée à la perfection... Elle était pourpre, bleu ciel et sa cheminée était jaune, ce qui offrait un mélange étonnant. Ses roues argentées scintillaient comme des miroirs. Les trois wagons qui suivaient étaient identiques : ils étaient d’une couleur verte un peu translucide... Aucun détail n’avait été omis. La locomotive semblait réelle.

Il était tellement captivé qu’il n’entendit pas sa soeur arriver. Elle lui pinça le bras et lui dit d’un ton sarcastique:

- Alors ! Qu’as-tu reçu, p’tit frère ?

- Sophia ! Regarde ma locomotive, lui dit Gaspard, béat.

- Hum... Oh mais regarde ! C'est pour moi ces deux énormes paquets ! s’écria-t-elle, les yeux rivés sur les étiquettes.

Agacé par ce chahut matinal, le père entra, inexorable, prêt à réprimander Gaspard. Mais en découvrant ses deux enfants, il effaça le rictus impitoyable qui s’était formé sur ses lèvres. C'est vrai qu’ils étaient mignons I ! Ils avaient hérité de leur mère ses cheveux bouclés, ses yeux bleu lagon, grands et profonds. De petites fossettes se creusaient dès qu’ils souriaient, et leur bouche, menue et discrète protégeait de minuscules quenottes blanches étincelantes. Seule Sophia, pourtant, pouvait attendrir son père dont elle avait hérité le caractère affirmé, brusque, intransigeant.

Quant à Gaspard... Son père le haïssait ! Il était loin d’être bête, mais il était rêveur et donnait parfois à son père l’impression d’être simple d’esprit ! Une espèce de poète raté, sans avenir...

Il souhaita un joyeux Noël à Sophia et l’invita à prendre son déjeuner avec lui.

Gaspard sortit discrètement du grand salon et se glissa vers la chambre de sa mère. Celle-ci dormait profondément. Gaspard soupira. Que la vie était injuste ! Sa mère qu’il aimait tant, était atteinte d’une maladie qui semblait incurable : la tuberculose. Cela faisait beaucoup de peine à Gaspard de la voir cracher du sang et s’évanouir dès qu’elle faisait un gros effort. Elle était d’ailleurs de plus en plus pale et quittait de moins en moins souvent son lit. La vie qu’il menait n’était pas facile, au fond, sa soeur ne s’occupait de lui que pour le rudoyer et le méprisait, comme son père. Son père... Il ne comprenait pas son père. Cet homme rude et cassant qui, pour une raison inconnue, préférait Sophia. Gaspard faisait pourtant beaucoup d’efforts et il travaillait du mieux qu’il pouvait. Il était peut-êre étourdi mais il n’était pas idiot ! Dans ses rêves, il imaginait un papa tendre et fort, qui lui aurait appris plein de choses... Mais son père à lui faisait trembler des centaines d’ouvriers qui dépendaient entièrement de lui. Et il avait pris en quelques années la direction des grandes aciéries de Seraing, éliminant sans aucun remords tous ceux qui le gênaient, même parmi ses proches. Gaspard n’était pas rancunier et pardonnait à son père ses humeurs maussades ou brusques, son manque d’affection.

Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas immédiatement que sa mère s’était réveillée et quelle le regardait tendrement... Il s’assit à côté d’elle, sur le lit et lui prit la main elle était brûlante. Elle était si pale et si chétive. Gaspard eut la curieuse impression que ses membres étaient devenus petits, petits, comme si elle rapetissait, tandis que la maladie la rongeait...

- Comment vas-tu maman ?

- Ma santé m’importe peu... Mais toi, comment vas-tu ? Ton cadeau te plaît-il ?

- Beaucoup ! Mon train est merveilleux ! C'est toi qui l’as choisi?

- Oui, répondit faiblement la mère.

Il y eut un long silence. Les yeux de Gaspard devinrent sombres et son front se plissa.

- Maman, ne me mens pas... Tu es très malade n’est-ce pas ?

- Mon trésor, je ne pense pas que je verrai venir la nouvelle année. Mais tu me retrouveras car le train Gaspard... Le train ! Il est très spécial ! Il faut absolument que tu saches qu’il...

A ce moment, une crise plus violente que les précédentes la secoua. De multiples taches écarlates apparurent sur le fin drap de lin, puis elle retomba sur l’oreiller, inerte... Gaspard sentit que la main qu’il tenait était immobile.

- Maman !Maman !

Elle ne bougea pas. Etait-ce un nouvel évanouissement ou... ? Cette pensée, il voulait la chasser mais elle revint à la charge. Des larmes coulaient sur ses joues, de gros sanglots se bousculaient dans sa gorge.

Alerté par les quintes de toux de son épouse, le père accourut. Gaspard secouait sa mère qu’il avait saisie aux épaules.

- Arrête, petit sauvage !

Un éclair passa dans ses yeux.

- Que lui as-tu fait ? Que lui as-tu dit ?

- Rien ! On parlait, dit-il en larmes, mais une crise de toux...

- Dis plutôt que c’est toi, petit sagouin, que c’est toi qui...

- Mais non, je n’ai rien fait !! Elle voulait me dire...

- Menteur ! File dans ta chambre et que je ne te voie plus de la journée !! hurla-t-il.

Il le regardait avec dégoût et comme il passait devant lui, il lui assena une claque retentissante, puis il se pencha sur sa femme.

Gaspard courut jusqu’à sa chambre et se jeta sur son lit. Confusément, il savait que sa mère était... morte. Et il ne voulait pas vivre avec son père et sa sœur ! Il pourrait fuir, mais il connaissait si peu le monde, et il n’avait que sept ans ! Sa maman voulait lui dire quelque chose... Mais quoi ?!

Se relevant, il vit son visage dans le miroir de la grande garde-robe. Il était étoilé de sang. On aurait dit une constellation inconnue et merveilleuse. Un dernier message peut-être ? Que pouvait-il bien vouloir dire ?

Comme pour répondre à ces toutes ces questions, un bruissement dans le couloir l’alerta... Gaspard tourna la tête vers la porte. Le bruit se répéta, plus précis. On aurait dit que le vent soufflait dans le couloir, accompagné d’un étrange ronronnement de chat.

Gaspard regarda partout dans la chambre et se pinça, croyant rêver. En se découvrant dans l’immense miroir, il se rendit soudain compte qu’il rapetissait ! Il aurait d’ailleurs été un peu plus attentif, il aurait constaté que les taches de sang s’estompaient au fur et à mesure que le bruit s’amplifiait… et il continuait de rapetisser !

Il hurla et sauta sur place, tenta de fuir. En vain ! En moins d’une minute, il se retrouva de la taille d’un pouce...

Comme il se débattait, il y eut un bruit, venant de la porte, comme un grondement de tonnerre. Son train, qui était maintenant plus grand que lui, déboucha du couloir par la porte restée entrouverte, fonçant sur lui à toute vapeur !! Gaspard était pétrifié. Il essaya de fuir mais ses minuscules jambes refusaient de lui obéir. Il ferma les yeux... A son grand étonnement, le train s’était arrêté pile devant lui.

Gaspard sentit un souffle chaud lui balayer le corps. La machine était resplendissante. Il avança lentement et contourna le front; la porte du premier wagon se trouvait devant lui. Elle s’ouvrit lentement. A l’intérieur, tout semblait sombre et lugubre. Gaspard respira un grand coup et sauta sur le marchepied.

La porte se referma derrière lui en un claquement sec. Alors, comme par magie, les torches accrochées aux parois s’enflammèrent, les fauteuils verts reluisirent et les rideaux qui cachaient les vitres se dégagèrent. La lumière pénétra à flots et le jaune d’or des cloisons pétilla. Gaspard se dirigea vers une porte située à la tête du wagon et il l’ouvrit.

C’était la locomotive, la cabine de pilotage ! De multiples boutons chromés, des commandes, des manettes s’étalaient sur le tableau de bord. Il s’approcha et tira sur un petit levier en bois. Il sentit alors le train trembler et entendit la vapeur sortir gaiement de la cheminée... Il s’était remis en marche ! Gaspard s’assit alors sur le siège du conducteur et prit les commandes. Il dirigea son appareil vers la porte de sa chambre qui s’était refermée après le passage du train et, à sa grande surprise, la traversa !

Le train enfila le corridor à la vitesse de l’éclair et s’orienta vers le salon, d’où sortaient, alertés, son père et sa soeur.

Il commença à tourner autour d’eux à toute vitesse, leur passant entre les pieds. Il les dépassa, fit soudain demi-tour, prit de l’élan et fonça sur le pied droit du père qui hurla de douleur! Le train l’avait brûlé !! Puis il reprit sa ronde infernale, prenant de la vitesse, de plus en plus de vitesse... Rien ne lui résistait I L’engin faisait un vacarme de tous les diables, crachant de la fumée, ronronnant et grondant. Sophia était montée sur un fauteuil et elle hurlait, horrifiée

- Qu’est-ce que c’est papa ? Qu’est-ce que c’est ?

Gaspard empoigna le haut-parleur et cria :

- Chers passagers !! Je vous souhaite la bienvenue sur le « train d’enfer » !!

A sa grande stupéfaction, il entendit des rires, des voix, des remerciements... Il se retourna et il les vit...

Ils étaient tous là, tous ceux qu’il avait aimés et qui étaient morts. Sa mère, ses grands-parents, ses cousins et sa tante. Il y avait également tous ceux que son père avait humiliés, écrasés, rabaissés, renvoyés dans son ascension sociale. Il les regarda, ébahi.

Dans le salon, la panique était à son comble. Sophia pleurait et braillait, perchée sur le fauteuil. Charles, le père, courait dans toute la pièce, vociférant, tantôt poursuivi par le train, tantôt le poursuivant. Il essayait de lancer toutes sortes de projectiles sur la machine, mais il manquait toujours son but. Le sol était jonché de morceaux de porcelaine brisée, de meubles renversés...

Soudain, le train s’arrêta. Charles bloqua net sa course effrénée. Il entendit un couinement et de minuscules têtes sortirent des vitres abaissées. Un unique et puissant choeur monta :

- Vous allez le regretter... Vous nous avez fait souffrir, vous allez le regretter!!

Puis ils éclatèrent de rire.

Charles et Sophia sentirent des frissons parcourir leur dos. Puis, une toute petite figure d’ange sortit, et elle s’exclama :

- Le train d’enfer ne fait que commencer !!!

Extraits du journal « La Meuse » du 28 décembre 1946.

Le directeur des grandes aciéries de Serainq interné !

Ce 25 décembre vers 17h, Mr Van Coper et sa fille Sophia ont été arrêtés dans le parc de La Boverie jouxtant le Palais des Congrès. Extrêmement agités, atteints d’une sorte de danse de Saint-Guy, hurlant des paroles incompréhensibles et manifestement victimes d'hallucinations, ils se disaient poursuivis par un jouet maléfique qu’ils étaient seuls à voir.

Ils auraient préalablement, pour des raisons inconnues, saccagé leur domicile.

C'est aux Bruyères que les deux déments ont été internés.

Miracle de NoëI ou de la dive bouteille?

Le 25 décembre à minuit, Mr Gillissen et son fils, astronomes amateurs, prétendent avoir repéré, de leur observatoire situé à Vivy, près de Bouillon, une multitude d’étoiles inconnues. Cette constellation présentant la forme d’une locomotive suivie de trois wagons filait un train d’enfer entre la Grande Ourse et le Lynx. Elle paraissait s’enfoncer dans l‘espace intersidéral où elle disparut.

Les autres observatoires du pays demeurent étrangement muets sur le sujet…

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