de Romain PROTAT
Ils sont venus nous
chercher un matin froid d'octobre. Il leur a fallu passer par le magasin pour
monter dans l'appartement. Ils en ont profité pour saccager la vie de
mon père. Tous ces instruments accrochés aux murs, toutes ces
planches prêtes à être travaillées, rangées
dans la remise, c'était ça la vie de mon père. Quand ils
nous ont eu réunis dans la rue avec les voisins, l'un des soldats est
ressorti en souriant de la boutique. Derrière lui, une tâche jaune
s'est étendue comme une flaque d'huile, finissant par recouvrir les croix
gammées qu'ils avaient peintes sur les fenêtres quelques jours
auparavant. Rapidement, ça n'a plus senti les parfums rassurants de l'atelier,
les vernis, la térébenthine. Un autre effluve a envahi la rue.
Une émanation de feu, d'air chaud, de cheminée géante ;
une odeur qui faisait sécher les larmes de mon père avant qu'elles
n'atteignent le coin de ses lèvres. Ses lèvres qui articulaient
silencieusement en yiddish que les violons n'avaient rien fait. Comme si nous,
nous avions fait quoi que ce soit
Ils nous ont mis dans un train. Tous ensemble, dans des wagons à bestiaux.
Mon père a tenté de m'expliquer où ils nous emmenaient
et pourquoi, mais je n'ai pas tout compris. Je n'avais que huit ans. Je ne pouvais
pas comprendre. Nous étions entassés dans ce wagon trop petit
et le train est parti. Grâce à la lumière qui passait à
travers quelques lattes, j'ai reconnu des voisins, des amis, des gens du quartier.
David Löw était là. David avait seize ans. C'était
le fils du rabbin. Malgré son âge, David était considéré
comme un érudit. Il passait son temps à étudier le Talmud
et la Torah. J'avoue qu'il nous faisait un peu peur, à nous les enfants
du ghetto. David avait l'air d'avoir cent ans tellement il était sérieux.
Il ne s'amusait jamais avec nous, mais passait parfois de longues heures à
nous regarder jouer de sa fenêtre en souriant. D'autres personnes familières
étaient là. Dans l'ombre, tapis les uns sur les autres, dans une
odeur de mort et d'animaux. Je n'avais jamais mis les pieds dans un abattoir,
mais je me disais que cela devait sentir pareil. Rapidement, j'ai perdu la notion
du temps. Et puis un matin, le train s'est arrêté. Il y a eu un
claquement, le train a ralenti et il a fini par stopper. Nous étions
au milieu d'une plaine recouverte de neige. Tout le monde a commencé
à s'agiter. Les soldats sont arrivés et ont ouvert les portes.
Ils nous ont fait descendre. La terre était gelée, dure et froide
dans le sommeil de l'hiver. Impossible d'y enfoncer ne serait-ce qu'un doigt.
Ceux qui n'avaient pas de chaussures passaient d'un pied sur l'autre, comme
si le sol était celui brûlant de l'Enfer. Tout le monde n'a pas
pu descendre. Certains parce qu'ils étaient trop fatigués, d'autres
parce qu'ils étaient déjà morts. Les soldats ont ordonné
à ceux qui en avaient encore la force de descendre les cadavres et les
corps affaiblis de ceux qui le deviendraient bientôt. Je ne comprenais
pas. Pourquoi nous arrêtaient-ils au milieu de nulle part ? Pour
purger les wagons des scories de la mort ? Ou bien étions-nous arrivés
à notre destination finale, au milieu de ce nulle part ? Quelques
soldats sont allés voir entre les wagons. Ils ne nous avaient pas fait
descendre pour que nous prenions l'air. Nous n'étions pas encore au bout
de notre voyage. Simplement, un élément mécanique s'était
rompu entre les deux wagons. Un maillon de la chaîne qui nous conduisait
vers l'inconnu s'était brisé. Les soldats ont choisi les plus
en forme d'entre nous, les mêmes que ceux qui avaient sortis les corps,
et les ont amenés entre les wagons. Là, sous leurs ordres, les
proies ont réparé l'instrument des prédateurs. Les soldats
se sont un peu relâchés pendant l'opération. L'un d'entre
eux pourtant nous regardait en se demandant ce que nous, lui, moi et les autres,
pouvions bien faire ici. Il avait l'air perdu, aussi perdu que nous. Mais les
autres discutaient, s'échangeaient des cigarettes, donnaient des ordres
en allemand aux prisonniers qui travaillaient, surveillaient tranquillement
la bonne marche des choses. L'un d'entre nous a cru pouvoir en profiter. Il
s'est mis à courir dans la plaine, devant lui, en direction de l'horizon.
Le soldat perdu n'a pas réfléchi. Il est sorti de sa rêverie,
a cessé de nous regarder et instinctivement il a tiré. Le fugitif
s'est écroulé dans la neige. Les autres soldats se sont mis à
hurler. Certains ont mis des coups de bottes au premier objet qui passait devant
eux, toujours un prisonnier en l'occurrence. David Löw, qui n'avait pas
bougé jusque là, s'est jeté aux pieds du tireur. Il a tenu
sa botte en hurlant de les prendre en pitié. David grattait sa botte,
comme s'il voulait la nettoyer. Le soldat a reculé en regardant David,
comme s'il avait peur de lui. Mais David ne lâchait pas sa botte, la raclant
de ses doigts, enlevant la boue qui la maculait. Le soldat a baissé les
épaules. Il s'est dégagé de l'emprise de David, a dit quelque
chose aux autres soldats et s'est éloigné vers l'avant du train
en faisant crisser la neige. David gardait la boue dans ses mains. Il s'est
relevé et l'a serrée entre ses paumes, comme un talisman qui pourrait
le protéger de la mort. À ce moment-là, je me suis dit
que David était un lâche. La mort du fugitif avait servi d'avertissement.
Ceux qui travaillaient à réparer le train redoublèrent
d'effort malgré le froid et la fatigue. Plus personne n'essaya de fuir.
Rapidement, les réparations furent terminées. Les soldats nous
firent remonter dans le train. Certains protestèrent. Ils ne voulaient
pas laisser les morts sur le bord de la voie de chemin de fer. Ils refusaient
de les abandonner sans sépulture décente. Les soldats n'en avaient
que faire. Ils voulaient repartir. Nous laissâmes les cadavres dans la
plaine. Des cadavres dont certains n'étaient sûrement pas tout
à fait morts, juste trop faibles pour les soldats, pressés d'arriver
je ne sais où. David s'enfonça dans le wagon en serrant toujours
la boue contre lui. Les prisonniers avaient bien fait leur travail. Le train
roulait correctement maintenant. Une fois de plus, je perdis rapidement toute
notion du temps. Je restais à somnoler dans les bras de mon père,
engourdi par le froid et la fatigue. À un moment, j'ai pensé que
ce train ne nous emmenait nulle part. Que les soldats nous faisaient tourner
en rond dans le froid en attendant que nous mourions tous. Lors d'une de mes
courtes périodes d'éveil, torturé par le froid et la faim,
je me suis approché de David. Je ne sais pas vraiment pourquoi, j'avais
envie d'être près de lui. Je voulais lui parler, savoir comment
ce garçon si calme avait pu perdre son contrôle et se jeter ainsi
aux pieds d'un de ses gardes. Lui qui suscitait respect et admiration parmi
nous, comment avait-il pu tomber si bas ? Mais David dormait. Assis contre
la paroi, il tenait quelque chose contre son ventre. C'était une petite
figurine. Je me suis approché pour mieux la voir. Avec la boue qu'il
avait récupérée sur la botte du soldat, David avait confectionné
une petite figurine. J'ai pensé qu'il était devenu fou. À
son âge, il avait fabriqué une poupée pour lui tenir compagnie,
un fétiche à forme humaine ridicule et grossier dont même
une petite fille n'aurait pas voulu. Du haut de mes huit ans, j'avais pitié
de David Löw, de ses peurs et des moyens qu'il employait pour les conjurer.
David l'enlaçait entre ses doigts dans son sommeil. Sur le front de la
poupée, un mot se dessinait. Un mot hébreu, EMETH, signifiant
" vie ". J'ai décidé de laisser David seul
avec son totem grotesque. Finalement, il était comme nous autres. Il
avait peur. Je suis retourné vers mon père qui lui aussi dormait.
Je ne lui ai rien dit. Puis j'ai oublié à quoi ressemblait la
figurine. Je savais qu'elle était là, qu'elle existait, mais il
m'était impossible d'en faire une description, comme si son image ne
s'était pas inscrite dans ma mémoire. Je ne voulais plus jamais
parler à David. Le voyage a continué. Nous avons commencé
à traverser une région montagneuse, passant de longs moments dans
des tunnels qui n'en finissaient pas. C'est dans l'un de ces tunnels que brusquement,
j'ai entendu David crier quelque chose. Quelque chose comme " sauve-nous ! "
Je dormais à cet instant, d'un sommeil sale, gonflé de cauchemars,
mais le cri de David Löw m'a réveillé. Soudain, dans le noir
absolu, la cloison du wagon a volé en éclats. Et quelque chose
a sauté sur la voie. Tout le monde s'est mis à hurler. La peur
s'est répandue comme un nuage d'orage. Dans le tunnel, plus vite que
le train, des pas lourds s'éloignaient. Tapi dans l'obscurité,
David s'est mis à prier. Toujours sous l'emprise de l'effroi, nous ne
nous sommes pas aperçu tout de suite que le train ralentissait. Et puis
il a fini par s'arrêter complètement. Dans le tunnel, à
quelques mètres de nous, des cris et des coups de feu ont retenti. Des
hurlements de terreur entre deux salves. Tout le monde s'est tu. J'étais
persuadé que les soldats avaient décidé d'en finir, de
fondre sur nous comme une horde de loups et de tous nous abattre au milieu du
tunnel. Mais j'ai fini par comprendre que c'étaient eux qui avaient peur.
Qu'ils rugissaient de panique et non de haine. Mon père me serrait contre
lui. Je me suis dégagé de son emprise et j'ai avancé vers
l'ouverture. Mon père m'a appelé. Tâtonnant, il a tenté
de me rattraper. Mais il fallait que je sache, il fallait que je voie ce qui
traumatisait ainsi nos bourreaux. J'ai passé ma tête dans la paroi
littéralement déchiquetée du train. J'ai été
le seul à oser regarder. Sans doute mon inconscience enfantine m'a-t-elle
donné le courage de le faire. Tout avait l'air calme. Le train était
à moitié dans le tunnel. La locomotive ainsi que les premiers
wagons étaient à l'extérieur, tandis que le reste attendait
toujours sous la montagne. L'entrée du tunnel distillait une lumière
vague à laquelle mes yeux finirent par s'habituer. Soudain, un soldat
passa devant moi. Je suis resté immobile. J'ai cru qu'il allait me voir
et que mon sort était joué. Mais courant vers l'avant du train,
son arme en bandoulière, le soldat fuyait quelque chose. Une ombre d'abord.
Puis une immense silhouette qui s'avance. Un monstre de pierre est apparu derrière
le soldat. Un géant de terre qui le pourchassait, tendant ses bras immenses
vers lui. Le soldat s'est retourné et a fait feu. Ses balles se sont
enfoncées dans la terre dont était fait le colosse sans que celui-ci
semble même s'en apercevoir. Il a saisi le soldat entre ses mains et l'a
disloqué. Comme une feuille de papier et sans un mot, le titan a attrapé
sa tête d'une main, ses jambes de l'autre et a tiré. Le soldat
s'est déchiré, vulgaire sac organique entre les mains du monstre,
poupée de chiffon impuissante. Je ne pouvais pas bouger. Même mes
pensées étaient figées. David Löw a sauté du
train. Il s'est planté devant la bête. Tout de suite, le monstre
s'est arrêté. Aucun des deux n'a parlé, mais certaines relations
n'ont pas besoin de mots pour être comprises. Leur relation était
claire. La chose était devant son maître, attendant de nouvelles
instructions. C'est là que je l'ai reconnue. Cette aberration, cette
impossibilité qui venait de changer notre destin, était la petite
poupée que David avait façonnée de ses mains. Sur le front
de l'être, en lettres de feu brillait un mot : EMETH. J'en avais
entendu parler. Ce n'était qu'une légende mais cette légende
était debout, immobile devant moi. C'était le Golem. Des pas se
sont approchés. Un soldat, sans doute dernier survivant de nos gardiens.
Il est arrivé à notre hauteur et a braqué son arme sur
David. Il a levé la tête et a découvert le Golem. J'ai reconnu
ce soldat. C'était celui qui avait tiré sur le fugitif, celui
sur la botte duquel David avait pris la terre pour façonner notre gardien,
celui qui avait l'air tellement perdu. Sur un seul mot de David, le Golem allait
bondir et écraser le soldat. Mais ce mot, David ne le prononçait
pas. Il se contentait de regarder le soldat droit dans les yeux. Le soldat a
compris. Il a baissé son arme et s'est éloigné en courant
vers la sortie du tunnel. Je suis alors descendu du train. David a demandé
au Golem de se pencher et a effacé une partie du mot qui brillait sur
son front. EMETH, vie, s'est transformé en METH, mort. Immédiatement,
la terre dont il était constitué est retournée à
son état naturel. Elle s'est écroulée sur elle-même,
ne laissant pour seule trace de notre sauveur qu'un tas inerte. David a ramassé
une pierre au sol et s'est approché d'un wagon. Consciencieusement et
de toutes se forces, il a commencé à briser le cadenas qui maintenait
la porte fermée.
Nous avons tous fui dans la campagne. Beaucoup sont morts de froid ou ont été
capturés à nouveau. Mais certains ont survécu, dont moi
et mon père. Tous les survivants, mon père y compris, ont parlé
longtemps de cet accident providentiel du train qui les emmenait vers un camp
de concentration, vers une mort assurée. Quant à moi, je n'ai
jamais parlé de ce qu'avait fait David Löw à personne. Aujourd'hui
encore, je me demande s'il ne s'agit pas d'un rêve issu de l'imagination
d'un enfant de huit ans trop content d'avoir échappé à
la mort. Je ne sais pas ce qu'est devenu David Löw, je ne l'ai jamais revu.
De même que je n'ai jamais revu le soldat. Mais je suis sûr d'une
chose, si tout cela est vraiment arrivé, David Löw nous a sauvés
deux fois. Une première fois en forgeant le guerrier de terre qui a stoppé
ce train mais aussi, et peut être surtout, une seconde fois en épargnant
le soldat perdu.
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