Le vieux pianiste
de Sarah PRZEDNOWEK
Je devais me rendre à Vienne le lendemain soir pour donner un concert extrêmement important, décisif pour mon éventuelle future carrière de pianiste. Jy avais travaillé nuit et jour durant de longs mois, pour que tout soit parfait, pour que chaque note jouée soit exacte, pour que le son de mon instrument soit rempli de douceur et de chaleur, mais sans pour autant que le morceau devienne long ou ennuyeux ; simplement pour quil puisse faire rêver le public. Jy avais mis tout mon coeur et tout mon temps pour le préparer et pour pouvoir enfin, après toutes ces années, me produire en spectacle.
Cest donc pour cela que je dus prendre le train. La gare était noire de monde, il y régnait une atmosphère écrasante et étouffante. Après avoir bousculé une vieille dame par mégarde, jarrivai cependant au guichet : " Un ticket aller-retour pour Vienne, sil vous plaît Et en disant cela, une chose quelque peu singulière mest arrivée. Une vision étrange est apparue, là, devant moi,... A la place de la jolie jeune fille avec laquelle je parlais, je vis le visage dun vieil homme, aux yeux globuleux, au visage ridé, et au regard fixe, immobile, insistant, presque gênant. Cette hallucination, si réelle, me troubla un instant, mais quelques secondes plus tard, je ny prêtai déjà plus la moindre attention. La jeune fille me rendit mon ticket et je men allai jusquau quai numéro quatre.
Cependant, au moment de monter dans le train, une force dune intensité indescriptible me tira vers larrière. Je dus maccrocher au bras dun passager pour ne pas retomber sur le quai. Le train avait presque refermé ses portes mais je réussis néanmoins à me glisser à lintérieur très rapidement. Une fois assis, isolé du reste des passagers, je me demandai pourquoi quelque chose, ou quelquun aurait voulu mempêcher de faire ce voyage aujourdhui.
Jétais perdu dans mes pensées lorsque je vis, assis devant moi un vieil homme (qui nétait pas là un instant plus tôt ), aux yeux globuleux et au sourire moqueur... Cette apparition très brève, me fit penser étrangement à celle de tout à lheure. Ce vieux monsieur mintriguait mais jessayai une fois de plus de me rassurer en me disant que je nétais pas complètement fou, et que cela aurait pu arriver à nimporte qui en période de stress ou dénervement.
Nous roulions à présent depuis déjà quelques heures dans la nuit noire, sans étoiles, sans lune, où le ciel était si obscur, si sombre quil était impossible de distinguer quoi que ce soit, lorsque, tout à coup, je vis une lumière, dune clarté incroyable, si éblouissante que je fus obligé de fermer les yeux. Après cela je sentis un choc extrêmement fort, qui me propulsa loin.. .très loin...
Lorsque jouvris les yeux, je me retrouvai dans une grande salle, très éclairée, les murs étaient décorés de fresques, de peintures ; au plafond, était
suspendu un lustre orné de cristal et de pierres précieuses. Les femmes étaient vêtues de robes bouffantes de toutes les couleurs, portaient des dizaines de colliers de perles, et leurs coiffures étaient garnies de rubans et de fleurs. Les hommes discutaient entre eux ou écoutaient le pianiste qui était en train de jouer sur la scène. Ces gens parlaient allemand, avec laccent autrichien, que je connais bien, vu le nombre de fois où je suis venu écouter des concerts dans ce pays si magique. Jen déduisis donc que nous étions à Vienne, plus ou moins un siècle plus tôt...
Lartiste termina son morceau et vint saluer. Cest là que je vis...
Son visage se tourna vers moi, il me regarda fixement et je reconnus ses yeux globuleux et sa peau toute ridée et fripée. Jen fus saisi de panique, une terrible frayeur sempara de moi, mon coeur se mit à battre la chamade, la sueur inonda mon visage, et la terreur me glaça le corps.
Le vieillard alla sasseoir et un homme en costume dépoque vint annoncer le gagnant de ce concours musical : " Jai le plaisir de vous annoncer à tous que le favori du jury ce soir est Edouard Roubelet ". Bizarrement, ce nom me disait quelque chose. Je mis quelques secondes à réaliser que cétait moi, que cétait tout simplement mon nom !! Ebahi, je me rendis jusquà la scène.
- Voulez-vous bien, cher vainqueur, nous rejouer le morceau de tout à lheure ? Je me demandais à ce moment-là si la folie nétait pas en train de prendre le dessus et si je nétais pas en train de rêver. Mais visiblement, non car toute lassemblée attendait. Je massis donc au piano et je jouai mon Nocturne de Chopin, avec tout lamour, toute la passion, toute la profondeur que je pouvais donner à cette oeuvre.
Lorsque le concert fut terminé, je me dirigeai vers le buffet, accompagné de tous les spectateurs. Cest alors que je vis le vieillard, le regard encore plus perçant, méchant, cruel ; ses yeux étaient remplis de haine et de colère.
Cette image me fit peur et je voulus éviter cet homme qui, apparemment, avait quelque chose contre moi. Malheureusement, je ne voyais pas du tout de quoi il pouvait sagir... A moins que ce ne soit ... de la jalousie... ?
Soudain je le vis sapprocher de moi à grandes enjambées, le regard de plus en plus menaçant, il magrippa le bras, le serra de toute ses forces, brandit un poignard et me le planta dans le ventre... Je restai un instant le souffle coupé, et puis je mécroulai de tout mon long.
Lorsque je me réveillai, plusieurs personnes étaient penchées sur moi, essayant de me ranimer. Ne comprenant pas tout de suite ce quil se passait, je demandai :
- Que mest-il arrivé ?
Et une voix glaciale, surnaturelle, comme sortie des ténèbres, me répondit :
- Tu le sais très bien. Un jour, tu verras, je te tuerai, tu ne te débarrasseras pas de moi de sitôt
Et je vis deux yeux globuleux, injectés de sang, qui flottaient, dans le vide...
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