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Omnibus

de Siska MOFFARTS

Une nuit. Un train. Un compartiment presque vide.

Sur une banquette de deuxième classe, une femme est affalée. Jeune. Des cheveux longs filasse attachés par une pince en forme de papillon. Un blouson noir. Une jupe bariolée. Des bottes à semelle compensée. Elle dort d’un mauvais sommeil. Sa jupe se retrousse sur ses cuisses blêmes et rondes striées de veinules mauves.

En face d’elle, Jojo. Six ou sept ans. Maigre. Enfoui dans une veste de loden démodée. Une mèche d’étoupe sur un oeil rond, inquiet. Dans sa main, il serre une petite voiture en plastique. Il regarde la femme, longuement. Puis, furtivement, l’homme assis de l’autre côté du couloir, côté fenêtre. Un type vieux. Grand. Gros. L’air d’un ogre avec sa bouche épaisse et son poil gris.

Jojo finit par reporter son attention sur sa Peugeot rouge. Il la fait rouler avec des vroum... vroum discrets. Elle avance en zigzags. Hésite. Franchit la tablette. Se rapproche de la femme après un long détour.

- Dis, Man, tu dors ?

Pas de réponse. Le train cahote sur la voie ferrée.

Halte de Juslenville. Trente secondes d’arrêt le long qu’un quai noir mal éclairé. Par la fenêtre, l’enfant regarde l’unique personne qui, sous les rafales de pluie, se précipite vers leur wagon.

Sifflet du chef de train. Démarrage. Un homme jeune en pardessus brun s’installe à l’écart. Sort un prospectus de sa poche. Chausse ses lunettes. Se met à lire.

La femme est maintenant presque repliée sur elle-même. Sa tête ballote. À droite. À gauche. Le gamin la touche au visage. Lui secoue le bras. Geint. " Arrête de dormir Man... Ça fait déjà longtemps que t’es comme ça ! " Elle grogne. Se redresse avec difficulté. " Fatiguée... Fous moi la paix, Jojo ".

L’homme-ogre se lève. Fait deux pas. Hésite. Se rassied côté couloir. Il observe Jojo et sa mère. Il respire fort, bouche ouverte. Dans le blanc des dents, Jojo voit des trous noirs. Il se fait tout petit dans son coin.

Pas peur. Pas peur du loup... La phrase d’une comptine lui vient en tête. Il a mal au ventre. Il se trémousse, un sanglot bloqué dans la gorge. L’ogre regarde ses mains, se gratte le crâne. Jojo s’enhardit.

- Man j’ai besoin de faire pipi !

L’auto fait deux tours saccadés sur la banquette. Commence l’escalade du dossier.

- Pipi ! J’dois faire pipi, Man !

La femme ouvre les yeux. Des yeux vagues, vitreux. Elle essaye de se lever. Retombe. Marmonne : " J’ suis trop givrée. " Et, avec un hoquet, " Pisse dans ta culotte, Jo le roi des casse-couilles ! "

Pardessus Brun, dans le fond du wagon, fronce les sourcils l’air irrité. Prend son stylo et commence à annoter le prospectus. L’Ogre hausse une épaule désabusée. Baille. Jojo fixe sa mère. Renifle. La Peugeot entame le raidillon vert de l’accoudoir.

Theux. Trois personnes. Elles s’installent dans le compartiment des premières.

La mère de Jojo s’est renfoncée dans sa léthargie. Des fils de bave collent à ses lèvres.

Franchimont. L’auto en plastique, qui décrivait des virages serrés, rate le dernier et se retrouve les roues en l’air.

Gare de Spa. Quelques personnes descendent. S’égaillent en vitesse. Sur le quai tout fouaillé de bise et de neige fondante, le sous-chef fait de grands gestes sibyllins. L’omnibus repart à petite vitesse. L’homme au pardessus range ses lunettes dans l’étui. Met en poche papiers et stylo. L’ogre attache sa veste. Remonte le col.

Géronstère. Terminus. Pardessus Brun se lève sans un regard. Presse la poignée d’ouverture des portes, descend le marchepied et déploie son parapluie. L’ogre enfonce un bonnet rouge sur sa tête hirsute. Marmonne quelque chose d’indistinct. Se dandine un instant puis fourre un paquet entamé de Petit Lu dans la main de l’enfant.

Une demi-heure d’arrêt avant le dernier voyage.

L’omnibus Verviers-Géronstère est immobilisé devant les butées qui indiquent la fin de la voie ferrée. À quinze mètres, sur la route, de rares voitures passent dans un chuintement assourdi. Ogre et Pardessus Brun ont disparu dans des nuées de gros flocons mous.

Le conducteur sort de sa cabine en s’étirant. Le chef de bord s’installe dans un fauteuil des premières et ouvre son Thermos.

À quelques pas, dans un wagon désert, une femme arrête de respirer. Une roue d’auto en plastique rouge se perd sous la banquette. Le Roi-des-Casse-Couilles pleure et fait pipi dans sa culotte.

7 février 2003.

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