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SVASTIKA

de Jonathan SCHNABEL

…puis il y eut une gigantesque explosion. Au bout de quelques milliardièmes de secondes, l'univers était 10 millions de milliards de fois plus petit qu'un atome d'hydrogène. Sa température dépassait de loin celle de tous les enfers imaginés par Dante réunis. Le vide régnait dans ce qui allait être notre berceau, mais ce n'était pas le vide tel que vous l'imaginez, c'était un vide bouillonnant mais stérile, exempt de toutes les particules connues. La science appellera cela le vide quantique, peuplé d'étranges créatures telles que les particules fantômes, les antiparticules…
Quelques attosecondes plus tard, l'univers continuait son implacable expansion à travers le néant, se refroidissant, bien que sa température restât inconcevable. Il atteint alors la taille d'une orange. Les particules communes firent leur apparition : quarks, électrons, tandis que l'univers poursuivait toujours son inflation. Au bout de quelques secondes, la lumière émergea du néant, les atomes se formèrent, les bases de notre univers actuel étaient achevées. C'était au chaos de faire sa part des choses.
Les particules commencèrent à s'attirer les unes les autres, par un curieux phénomène couramment appelé gravité. Cela vous paraît normal, c'est ce qui vous tient sur le sol ! Mais pourtant, cela me parait aussi étrange que l'attirance qui s'exerce entre les êtres humains… De par cette gravité, les étoiles se formèrent, créant par une colossale alchimie nucléaire les éléments complexes à l'origine des planètes, berceaux de la vie. Ces éléments libérés par la mort de leurs mères étoiles allaient enfin pouvoir s'assembler, prenant la forme la plus pure de l'univers, la sphère. L'effondrement de ces nuages de poussière cosmique engendra notre Terre bien aimée.
Après les quelques millions d'années nécessaires à son refroidissement, la Terre était enfin une sphère de roches en fusion recouvertes par une croûte solidifiée. Lisse comme la chair d'une vierge et bleue comme l'azur, une Panthalassa dans laquelle se reflétaient les cieux recouvrait les deux tiers de notre mère nourricière. Puis, inexplicablement, quelque chose d'innommable se produisit. Un organisme régi par la vie apparut dans l'océan, violant la quiétude dans laquelle ce dernier était plongé. Aussi simple soit-elle, cette cellule vivante procréa tout ce qui se trouve sur cette insignifiante sphère perdue dans l'univers. Les animaux et les plantes apparurent à l'air libre quand celui-ci eut enfin assez d'oxygène pour permettre la vie hors de l'océan.
Et l'évolution fit le reste. Mais quelque chose de nouveau émergea au milieu de ce flot de vie. Pour la première fois, un animal allait pouvoir se détacher du présent, se projeter dans le futur aussi bien que dans le passé en anticipant les événements, fouillant dans sa mémoire…

***

Job ouvrit doucement les yeux. La lumière se faufilait à travers les jalousies de son appartement, laissant apparaître la Terre. Se retournant sur sa couchette, il regarda le moniteur de la table de nuit. Des chiffres dans un coin de l'écran lui indiquaient : 33 solastis 5085 8h32. Maintenant que la Terre n'est plus habitée et que la population vit sur des stations orbitales, le calendrier a été découpé de manière à s'adapter à ce nouveau mode de vie.
En effet, en 2100, les gouvernements du monde entier prirent enfin conscience qu'ils saccageaient complètement la Terre et que la vie y serait bientôt impossible. Un projet d'installation de stations gravitant autour de la planète bleue vit le jour, afin d'y déplacer la population terrienne. Le projet fut mis à exécution en 2200 et 10 ans plus tard, il n'y avait pratiquement plus aucun humain sur Terre.
Quand la colonisation orbitale commença, il fut décidé par un référendum mondial la création d'une " Fédération Mondiale " qui consiste en une alliance de tous les États officiels au 17 avril 2192, 0h00 GMT. Une nouvelle constitution basée sur les Droits de l'Homme fut fondée : les Lois de l'Éthique et des Droits de l'Homme. Créée par l'ancienne OTAN, cette constitution définit les règles de vie dans cette société nouvelle, proclamant entre autres l' " américain " comme " langue officielle et légale du commerce, de l'éducation, du travail et de la vie quotidienne ", et interdisant l'utilisation des êtres humains en tant que cobayes. Un " Great Government " fut voté, ayant pour rôle de résoudre les problèmes d'une société basée sur le principe du travail et de la consommation. Ce " Great Government " est constitué de dizaines de départements allant du " Ministry of Work ", " Ministry of Consumers ", en passant par le " Ministry of Public Order and Ethics ", chargé d'examiner et de voter les lois proposées par le " Ministry of Laws ".
Le pouvoir judiciaire est détenu par le " They're gonna die Show ". Cette émission est diffusée sur tous les moyens de communication existants et consiste à étaler, sous forme de reportages, la vie du suspect aux spectateurs et auditeurs de l'émission. Le sort de l'accusé dépend entièrement du vote du public, exprimé au moyen d'un petit boîtier présent dans tous les foyers et partout où l'émission est retransmise. Si le suspect est jugé coupable par l'opinion publique, il est placé face à la " Wheel of Reckoning ", sur laquelle sont inscrites différentes peines telles que la mort par immolation, par électrocution, par noyade, par mutilation prolongée… Pour connaître le verdict, le condamné est placé face à ladite " Wheel of Reckoning " et la fait tourner. Une fois la sentence prononcée, le condamné est exécuté sur-le-champ et en direct. La mort par mutilation prolongée est très appréciée par les téléspectateurs et fait souvent l'objet d'intenses rediffusions.
Après proclamation des Lois de l'Éthique et des Droits de l'Homme le 21 août 2199, toutes les entreprises du monde fusionnèrent en un gigantesque conglomérat appelé la GGS Corporation (Global Goods and Services), qui fabrique tout ce qui peut s'acheter, et fournit tous les services qui peuvent se louer : nourriture, vêtements, armement, mobilier, moyens de transport, accès à Internet, produits et services de loisir, " contacts rapides et sans tabous "… De cette manière, un " Department of Publicity " put être créé au sein du conglomérat. Ce département effectue des tests massifs sur des chimpanzhommes, afin de déterminer quelles couleurs, formes, odeurs, suscitent l'envie d'acheter tel objet ou de louer tel service. Le " Department of Publicity " possède son propre budget, dépassant les 900 milliards de dollars. La GGS Corporation possède une branche spécialisée dans la restauration ultra-rapide ; cette dernière s'étant répandue grâce à la publicité par micro-ondes.
Invention des laboratoires du " Department of Publicity ", ce matraquage de l'inconscient est réalisé au moyen d'une diffusion d'ondes électromagnétiques sur une fréquence précise, laquelle est captée par des récepteurs intradentaires implantés dans chaque être humain dès sa naissance. Ces implants convertissent les ondes en vibrations imperceptibles qui, par résonance osseuse, sont acheminées via l'oreille interne jusqu'au cerveau sous forme de messages sonores subliminaux. Dans un premier temps, la technique fut très mal maîtrisée et provoqua, dans certains cas, l'éclatement de la boîte crânienne, ou des convulsions d'une violence inconcevable, réduisant l'ossature de certains sujets à l'état de bouillie indéfinissable. Par ailleurs, certaines combustions spontanées inexpliquées pourraient trouver leur origine dans une puissante émission d'ondes électromagnétiques.
A présent, la moitié des océans du globe est saturée de pétrole et de produits chimiques divers, et le tiers des continents est complètement stérilisé par les guerres nucléaires, chimiques et bactériologiques à répétition. Et enfin, la totalité des calottes glacières auparavant présentes aux pôles a complètement disparu, submergeant une partie des terres. Gravitent maintenant autour de ce cloaque auparavant appelé " Terre " des centaines de stations aux fonctions diverses : habitations, parcs d'attraction, complexes sportifs ou scientifiques, usines, centres commerciaux…
Job grogna avant de sortir des draps, il allait encore être en retard au Centre. Job était plutôt grand, ses cheveux longs et bruns pendaient sur ses épaules, masquant une partie de son visage. Ses épaules étaient larges, carrées, en accord avec son physique robuste.
Une fois levé, il se dirigea vers le coin de la pièce qui faisait office de cuisine. Il sortit d'un tiroir un petit sachet argenté puis l'ouvrit avant d'en sortir une gélule blanche qu'il avala avec un verre d'eau. Il aurait aimé prendre un petit-déjeuner plus savoureux mais il n'en avait vraiment pas le temps. Cette gélule est un concentré de minéraux, de vitamines et de nutriments dosés pour ses besoins énergétiques du petit-déjeuner. Ce type d'aliment a été développé pour les militaires et les astronautes, mais s'est rapidement imposé sur le marché civil de la restauration ultra-rapide.
Il entra ensuite dans la cabine de la douche nucléaire. Elle fonctionne en balayant le corps de l'utilisateur avec un rayon qui fait brûler et se détacher une infime partie de l'épiderme. Ce système a révolutionné l'hygiène de la toilette spatiale, écartant tout risque de développement de maladies liées à l'eau et aux bactéries présentes sur la peau. Il plaça des tampons sur ses yeux et programma la séquence. Trente secondes plus tard, il sortit de la cabine et s'habilla nonchalamment puis quitta l'appartement afin de se diriger vers les laboratoires du Centre. La station orbitale sur laquelle il se trouvait était en fait un gigantesque laboratoire, avec des appartements pour les scientifiques. À la fin de l'octocycle (équivalent à notre semaine) la plupart des scientifiques rentraient chez eux dans les villes orbitales. Pendant l'octocycle, ils restaient sur la station du Centre.
Job traversa les longs corridors blancs qui cheminaient à travers les quartiers des appartements. Il n'y avait personne, aujourd'hui il était vraiment en retard. Lorsqu'il entra dans l'ascenseur de service, une douce voix féminine se fit entendre : " Bonjour. Veuillez taper le code du niveau auquel vous voulez accéder. " Job tapa le code 8, celui du laboratoire dans lequel il travaillait. La voix résonna à nouveau : " Veuillez procéder à l'identification ADN s'il vous plaît. " A cet instant, un bâtonnet métallique ainsi qu'une plaquette sortirent de la paroi. Job prit le bâtonnet et se gratta l'intérieur de la bouche avant de le déposer sur la plaquette. Aussitôt, la douce voix féminine se changea en une vocifération théocratique : " M. Schnaps, vous êtes encore en retard ! " Job sembla impassible à l'entente de cette phrase, tandis que la porte de l'ascenseur se refermait. Deux secondes plus tard, la porte se rouvrit, la voix caressante était revenue : " Laboratoires niveau 8, voyages temporels. Bonne journée, M. Schnaps. "

***

Job se dirigeait à présent vers son service de recherche. Il croisa quelques-uns de ses collègues et échangea de brèves salutations avant de continuer son chemin dans les longs couloirs blancs et étroits du Centre. Lorsqu'il entra dans le laboratoire, il y trouva le professeur Maqs en train de ronfler lourdement sur un siège. La salle grouillait de fils électriques, de câbles divers zébrant le sol, raccordant des réservoirs de refroidissement qui laissaient échapper des vapeurs glacées. L'atmosphère du laboratoire était ponctuée par une symphonie de " bips " et autres sons électroniques divers provenant d'ordinateurs et autres machines.
- Allons, debout professeur ! lui souffla Job. Le professeur Maqs se réveilla en sursaut, fixa Job dans les yeux puis se leva péniblement avant de lui serrer la main. Le professeur était très grand et maigre, donnant à sa silhouette un air menaçant et fragile à la fois, qui était contrasté par son visage jovial et rassurant. Il portait très bien ses 70 ans, bien que ses cheveux blancs fussent clairsemés par l'âge.
- Nom d'un chien, je me suis endormi, déclara Maqs en étouffant un bâillement. Le vieil homme avait travaillé toute la nuit sur leur projet : une machine à voyager dans le temps. Le professeur fit signe à Job de le suivre dans un coin du laboratoire. Le plus jeune des deux scientifiques allait demander quelques explications mais il eut à peine le temps d'ouvrir la bouche qu'ils s'arrêtèrent tous deux face à un épais rideau noir qui masquait totalement un angle de la pièce. Le jeune homme lut alors dans les pensées du professeur. Il sourit lorsque les pans du rideau s'écartèrent, dévoilant leur chef-d'œuvre, l'aboutissement de 5 années de recherches extrêmement poussées. Le professeur était tout aussi fasciné que lui, arborant un sourire empreint de fierté. Une sphère de métal d'environ deux mètres cinquante de diamètre les dominait, nichée au fond du laboratoire. La sphère était lisse et brillante telle une boule de mercure, polie comme un galet usé par les assauts de la houle. Des câbles se perdaient au-dessous, et deux énormes bobines noires comparables à deux bourdons la surmontaient. Job reprit ses esprits et réussit à formuler :
- Elle est enfin achevée… Quand pouvons-nous commencer les tests ?
- Dès maintenant, répondit Maqs sans quitter la sphère des yeux. J'ai commandé une demi-douzaine de primates, je les fais venir tout de suite.
Job hochait presque inconsciemment la tête, hypnotisé par leur création, tandis que son condisciple contactait par interphone le service fournisseur de cobayes.
Quelques minutes plus tard, un chariot roulant autoguidé passa la porte du laboratoire avec un chargement de 7 chimpanzhommes. Les primates étaient enfermés dans des cages exiguës, leur imposant une position accroupie qui ne devait guère être confortable. Bien que plus petits que leurs créateurs, on aurait aisément pu confondre les chimpanzhommes avec des humains si un pelage noir n'avait pas recouvert la totalité de leur corps. Les stigmates d'une peur profonde imprégnaient leur faciès simiesque à un tel point que la simple idée des tortures que les hommes leur avaient infligées était abominablement écœurante.
Créés en secret par les militaires à l'aube du 21e siècle, pendant la révolution des biotechnologies, les chimpanzhommes sont issus du croisement du génotype d'un humain occidental et d'un chimpanzé de Guinée.
Au 20e siècle les scientifiques découvrirent que l'ADN était le plan de construction de tout être vivant, régissant l'apparence et les bases du comportement, et que ce plan était modulable à volonté. S'ensuivit cette " révolution des biotechnologies ", axant les recherches scientifiques sur le clonage et la modification du génotype des êtres vivants, afin de résoudre les problèmes liés à l'ADN tels que la prédisposition à la résistance ou à la faiblesse face à certaines maladies comme le cancer. De nouveaux organismes hybrides furent créés par milliers, allant de la vache simplifiée, dépourvue de tous les organes inutiles à la production (membres, organes sensoriels…), au cochon hyper-productif, arrivant à maturité en 20 jours, en passant par les plantes insensibles aux champignons, maladies… Les médicaments sont massivement créés en introduisant dans l'ADN d'un animal ou d'un végétal les gènes commandant la synthèse des substances recherchées. Les médicaments sont donc " naturellement " présents dans certains produits alimentaires.
Le clou de cette recherche est le chimpanzhomme, cobaye donnant les informations les plus fiables concernant les tests de produits destinés aux êtres humains, car ils possèdent presque la totalité de leur génome en commun. Et la Constitution met à l'abri les utilisateurs de ces cobayes d'éventuelles poursuites judiciaires puisque les chimpanzhommes sont considérés comme une race inférieure.
Lorsque le recensement du génome humain commença, de riches multinationales du domaine de la biotechnologie achetèrent les droits sur la propriété des gènes. Après la création de la GGS Corporation, ce fût le " Department of Biotechnology " qui obtint ces droits. À présent, toute personne désirant cloner un être vivant, faire un enfant ou manipuler le génome d'un organisme doit acheter le droit de manipuler les gènes en question. De cette manière, les gènes responsables de malformations, de retards mentaux, de maladies congénitales et autres aberrations de l'évolution ont été retirés de la vente au grand public et réservés aux tests pratiqués par certains départements de la GGS Corporation. Cette loi fut proposée par le " Ministry of Health ", soucieux de préserver son capital de la prise en charge d'êtres ayant des capacités de consommation en deçà des capacités de l'être humain moyen.
Maqs sortit l'un des chimpanzhommes de sa cage puis l'équipa d'une microcaméra avant de le placer dans la sphère par une porte coulissante. Après l'avoir refermée, il dit à Job :
- Le matériau de la sphère permet de voir depuis l'intérieur. La caméra pourra ainsi filmer ce qui se passe à l'extérieur, mais je doute qu'il y ait quelque chose…
- Comment ça professeur ? demanda l'autre scientifique sur un ton perplexe.
- Et bien d'après mes estimations, le moment de l'Histoire qui offre le moins de chance de fusion nucléaire entre les atomes de la machine, ceux du primate et ceux de l'environnement extérieur se situe il y a environ 15 milliards d'années, juste avant le big-bang. En effet, d'après cette théorie le big-bang est à l'origine de notre univers actuel, ainsi, les chances de rencontrer des particules élémentaires avant cette date sont infimes. C'est pour cela que nous allons propulser le chimpanzhomme à cette période.
- Je vois, dit Job en regardant la machine.
- Je vais lancer la procédure de voyage dans le passé, vous devriez vous éloigner quelque peu de la sphère. Les deux chercheurs s'installèrent derrière la console principale du laboratoire, puis Maqs fit courir ses doigts fins et rigides sur le clavier.
Une tension formidable monta alors au sein des générateurs, les circuits de refroidissement fonctionnaient à un train d'enfer, déversant des hectolitres de liquide glacé à travers les câbles. Des éclairs bleus tel un lac de la taïga en plein été couraient sur les deux bourdons noirs, les faisant vibrer et trembler comme sous l'effet d'un séisme d'une amplitude incroyable. La sphère se chargeait d'une énergie monstrueuse, et disparut soudainement sous les yeux des scientifiques médusés par le spectacle, tandis que les chimpanzhommes poussaient des grognements rappelant vaguement des cris humains.
La sphère quitta alors l'univers tel que nous pouvons le concevoir, puis il y eut une gigantesque explosion…

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