Les 20 règles du roman policier
de
S. S. VAN DINE
allias Willard Huntington Wright
Sorte de code-manifeste,
ce livre marque en 1928 le triomphe de la formule stéréotypée
du roman à énigme. Réduisant ses personnages - privés
de toute épaisseur psychologique - à de simples pions, il
fait du roman policier un jeu comparable selon lui " à des mots
croisés ", une froide et rigide combinaison de mécanismes.
À trop vouloir codifier
le genre policier, certains auteurs américains, S. S. VAN DINE, en particulier,
ont contribué à limiter la formule du roman à énigme.
Le roman policier,
Stéphanie DULOUT

Van Dine, S.S. (1888-1939)
Pseudonyme de Willard
H Wright. Américain issu d'une grande famille : étudiant
en Europe, esthète brillant qui écrivit Ce que pensait Nietzsche
(1914), Les grands romans français (1918) ou L'avenir
de la peinture (1931). Succès et notoriété mondaine
à New York. Une attaque de tuberculose suivie de deux ans de sanatorium
donne comme résultat un auteur de romans policiers dont le protagoniste,
Philo Vance, est un auto-portrait. Ce détective cultivé et raffiné
va parcourir onze " murder case " (c'est le titre répété
de tous les romans : The canary murder case, The bishop
murder case, etc.), compliqués à l'excès et analysés
en détails selon une méthode qui est la charte la plus exigeante
du roman policier classique : Les vingt règles du roman policier
proclamées en 1928. Quoique dépassés, ces romans gardent
un certain intérêt et constituent pour le lecteur une joute intellectuelle
de classe.
SDM
Histoire du roman policier
de Jean BOURDIER
Extrait
concernant les règles énoncés par VAN DINE
Il est constamment fait allusion,
dans les études sur le roman policier, aux règles de Van Dine,
mais il est rare qu'on se donne la peine de les énoncer toutes. La chose
est pourtant nécessaire si l'on veut bien comprendre les limites antiromanesques
que leur auteur et ses partisans entendaient imposer au genre policier.
1. Le lecteur et le
détective doivent avoir des chances égales de résoudre
le problème.
2. L'auteur n'a pas le droit d'avoir recours, vis-à-vis du lecteur, à
des ruses et des procédés autres que ceux utilisés par
le criminel à l'égard du détective.
3. Le véritable roman policier ne doit pas comporter d'intrigue amoureuse.
En introduire une reviendrait, en effet, à fausser un problème
devant rester purement intellectuel.
4. Le coupable ne doit jamais se révéler être le détective
lui-même ou un représentant de la police.
5. On doit déterminer l'identité du coupable par une série
de déductions, et non par accident, par hasard ou à la suite d'une
confession volontaire.
6. Tout roman policier exige, par définition, un policier. Ce policier
doit faire son travail, et il doit le faire correctement. Il lui faut réunir
les indices qui nous conduiront à la personne ayant commis le crime au
premier chapitre. S'il n'arrive pas à une conclusion satisfaisante par
l'analyse des indices qu'il a ainsi réunis, il n'a pas résolu
le problème.
7. Pas de roman policier sans cadavre. Ce serait trop demander à un lecteur
de roman policier que de lui faire lire trois cents pages sans lui offrir un
meurtre.
8. Le problème policier ne doit être résolu que par des
moyens appartenant au domaine de la réalité.
9. Il ne doit y avoir, dans un roman policier qui se respecte, qu'un seul véritable
détective. Réunir les talents de trois ou quatre détectives
reviendrait non seulement à disperser l'attention et à compromettre
la clarté du raisonnement, mais aussi à s'assurer un avantage
indu sur le lecteur.
10. Le coupable doit toujours être quelqu'un ayant joué un rôle
véritable dans le roman, que le lecteur connaisse suffisamment pour s'y
être intéressé. Accuser du crime, au dernier chapitre, un
personnage qu'il vient de faire apparaître et qui a joué un rôle
trop minime auparavant reviendrait, de la part de l'auteur, à un aveu
d'impuissance vis-à-vis du lecteur,
11. L'auteur ne doit jamais prendre le coupable parmi le personnel domestique :
valets, croupiers, cuisiniers ou autres. Il y a là une objection de principe,
car c'est une solution trop facile. Le coupable doit être un personnage
méritant l'attention.
12. Il ne doit y avoir qu'un seul coupable, quel que soit le nombre des meurtres
commis. Toute l'indignation du lecteur doit pouvoir se concentrer sur un seul
traître.
13. Les sociétés secrètes ou les mafias n'ont pas leur
place dans un roman policier. L'auteur qui y a recours sombre dans le domaine
du roman d'aventures ou du roman d'espionnage.
14. La méthode selon laquelle le crime est commis et les moyens devant
permettre de démasquer le coupable doivent être rationnels et scientifiques.
La science-fiction, avec ses instruments dus à la seule imagination,
n'a pas sa place dans un véritable roman policier.
15. La clé de l'énigme doit être apparente tout au long
du roman, à condition, bien entendu, que le lecteur soit assez perspicace
pour la déceler. J'entends par là que, relisant le livre après
que le problème a été élucidé, le lecteur
doit pouvoir constater que, d'une certaine façon, la solution était
apparente dès le début, que tous les indices pouvant permettre
de déterminer l'identité du coupable étaient réunis
et que, s'il avait été aussi perspicace que le détective
lui-même, il aurait pu percer le mystère avant le dernier chapitre.
Il serait d'ailleurs vain de nier que cela arrive assez souvent, j'irai jusqu'à
soutenir qu'il est impossible de dissimuler jusqu'au bout à tous les
lecteurs la solution d'un problème policier honnêtement exposé.
Il y aura toujours des lecteurs pour se montrer aussi astucieux que l'auteur.
C'est là, précisément, que réside l'intérêt
du jeu.
16. Il ne doit pas y avoir, dans le roman policier, de longues descriptions,
d'analyses psychologiques subtiles ou de souci de créer une atmosphère.
Ces éléments ne feraient qu'encombrer le terrain, alors qu'il
s'agit de présenter clairement un crime et d'en rechercher le coupable.
Ils ralentissent l'action et dispersent l'attention, en détournant le
lecteur de l'objet principal du livre qui est de poser un problème, de
l'analyser et de lui trouver une solution satisfaisante. J'estime que lorsque
l'auteur est parvenu à donner une impression de réalité
et à retenir l'attention du lecteur sur les personnages comme sur le
problème lui-même, il a fait assez de concessions à la technique
purement littéraire. Le roman policier est un genre bien précis.
Le lecteur n'y recherche ni des fioritures littéraires, ni des exercices
de style, ni des analyses trop approfondies, mais une stimulation de l'esprit
et une excitation intellectuelle comparable à ce qu'il éprouverait
en assistant à une rencontre sportive ou en s'attelant à un problème
de mots croisés.
17. L'auteur doit éviter de choisir son coupable parmi les criminels
professionnels. Leurs méfaits intéressent la police et non les
auteurs et les détectives amateurs.
18. Ce qui a été présenté à l'origine comme
un crime ne peut se révéler, à la fin du livre, un accident
ou un suicide. Imaginer une enquête longue et difficile pour la conclure
de cette façon reviendrait à mystifier le lecteur de façon
impardonnable.
19. Le mobile du crime doit toujours avoir un caractère strictement personnel.
Le roman doit refléter les expériences et préoccupations
quotidiennes du lecteur et offrir en même temps un exutoire relatif à
ses aspirations ou à ses émotions refoulées.
20. Enfin, je voudrais citer
quelques procédés auxquels n'aura recours aucun auteur policier
qui se respecte :
a) la découverte du coupable par comparaison entre un bout de cigarette
trouvé sur les lieux du crime aux cigarettes que fume l'un des suspects,
b) la séance de spiritisme truquée au cours de laquelle le criminel,
saisi de terreur, se dénonce,
c) les fausses empreintes digitales,
d) l'alibi établi à l'aide d'un mannequin,
e) le chien qui n'aboie pas, indiquant ainsi que l'intrus est un familier de
l'endroit,
f) le coupable frère jumeau du suspect ou lui ressemblant à s'y
méprendre,
g) la seringue hypodermique et le sérum de vérité,
h) le meurtre commis dans une pièce fermée en présence
des policiers,
i) l'emploi d'associations de mots pour découvrir le coupable,
j) le déchiffrement d'un cryptogramme par le détective.
Tel quel, ce texte " historique "
représente - et c'est là son caractère le plus remarquable -
un savant et inextricable mélange de remarques judicieuses et d'âneries
péremptoires. Mais il n'y pas à se méprendre sur son sens
général : pas plus que W.H. Auden, S.S. Van Dine ne considère
le roman policier comme un genre littéraire. Pour lui, tout se ramène
à un simple jeu entre l'auteur et le lecteur - à une murder
party, selon une expression qui n'allait pas tarder à être consacrée.
On pouvait simplement se demander pourquoi il persistait à appeler " roman "
l'exercice d'acrobatie mentale qu'il préconisait.
Ce qu'on oublie généralement de dire, lorsqu'on évoque
les règles de Van Dine, c'est qu'elles furent allègrement violées
par tous les grands auteurs policiers sans exception. Avant comme après
leur publication. Comment, d'ailleurs, pouvait-il en être autrement ?
Comment imaginer un véritable romancier se pliant au troisième
ou au seizième commandement de Mgr. Van Dine ? Ce qui demeure le
plus étonnant, c'est qu'elles aient été prises au sérieux
par tant de beaux esprits et pendant aussi longtemps.
En fait, le plus grand mérite - si ce n'est le seul - de Ronald
Knox et de S.S. Van Dine fut de dénoncer avec quelque éclat - et,
dans le cas de Knox, avec quelque drôlerie - certains " trucs "
par trop grossiers ou par trop faciles hérités des romans au rabais
du début du siècle.
Ils sont sans aucun doute à l'origine d'un petit jeu pouvant être
amusant s'il est pratiqué avec quelque retenue et un brin d'humour :
celui du " défi au lecteur ". À un point du
récit, généralement à l'avant-dernier chapitre,
l'auteur avertit le lecteur que, s'il a lu attentivement le texte, il doit disposer
de tous les indices nécessaires à la solution de l'énigme
et pouvoir déterminer l'identité du coupable lui-même. Le
procédé, qui servit également de base à la célèbre
série de télévision française Les cinq dernières
minutes, fut utilisé avec brio par Ellery Queen et porté
à la dimension supérieure par John Dickson Carr dans des livres
comme The nine wrong answers (Les neuf mauvaises réponses)
et The reader is warned (Le lecteur est prévenu).
En respectant ces règles et celles de Knox, Gaston Leroux n'aurait jamais
publié Le mystère de la chambre jaune ou Agatha
Christie Le meurtre de Roger Ackroyd.
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